dimanche 25 décembre 2016

Le témoin le récit complet


Le témoin

Résumé

« Bien mal acquis ne profite jamais », proverbe français.

          Tijan, alias Jean Larochelle, va l’apprendre à ses dépends. Lorsqu’il devient le témoin oculaire d’un violent crime passionnel, Tijan est loin de se douter que le prix du silence que l’assassin le propose est en fait un pacte avec le diable. Basculé de plein fouet dans un univers qui n’est pas le sien, il profite autant qu’il peut de cette réalité qui ressemble davantage à un mirage dans sa vie de vanupieds. Par contre, il va comprendre assez vite qu’il n’est pas maître de son destin et ce bonheur idyllique miroité devant ses yeux incrédules n’est qu’éphémère.



                    P .S : cette histoire est une pire fiction, que ce soient les personnage ou le narrateur. C’est ma façon de relater ma nouvelle littéraire. Je trouve qu’ainsi son charme rehausse le suspens pour faire durer le plaisir. Bonne lecture!         
Alexa M.

  
Lexique
Cabri : mâle d’une chèvre domestique.
Hougan : prêtre vodou qui offre ses services moyennant de l’argent ou de biens en appelant des esprits mystiques.
Morne Calvaire : d’abord un morne, il abrite le quartier bourgeois dans les hauteurs dominant Port-au-Prince, la capitale d’Haïti.
Pétion-Ville : commune de Port-au-Prince, grande métropole regroupant les quartiers d’affaires, considérée comme une ville très commerciale.
Port-au-princienne : adjectif découlant de l’arrondissement de Port-au-Prince, capitale d’Haïti dans les Antilles.


                    Laissez-moi vous raconter une histoire, une histoire invraisemblable qui est à l’inverse des contes de fées et des contes de milles et une nuits. C’est une histoire que mes grands-parents ont l’habitude de me raconter pour faire mon éducation comme ils disaient. Cette idée leur est venue après que je me suis plainte du travail ardu que je devais accomplir pour devenir quelqu’un dans ce bout de terre, qualifiée autrefois la perle des Antilles, qui était devenu un bout de terre quelconque sur la carte du monde. En effet, je soutenais que les gens qui faisaient des coups bas pour devenir les maitres du monde arrivaient par tous les moyens à leurs fins au détriment de la masse faible. Mes aïeuls ont répliqué quand bien même certaines personnes prenaient des mauvais raccourcis dans la vie, ils finissent par payer les conséquences tôt ou tard. Ce récit qui m’a marqué au point d’en faire une nouvelle littéraire que j’ai bonifiée avec mon imagination débordante.
*

                 Tijan traversait d’un air absent le boisé sombre et lugubre dans le quartier malfamé proche de la place déserte du Bicentenaire qu’il trainait tout le temps. Il devait être pas loin de minuit. Il ne pouvait pas le savoir, il n’avait aucun moyen pour connaître le temps qu’il faisait ni l’heure qu’il était. La brise du soir de fin de mois de décembre sifflait dans ses oreilles, gelant ses orteils que ses vieilles bottées usées et trouées à divers endroits ne protégeaient pas. Les mains efflanquées enfouies dans ses poches percées de son pantalon multicolore car il était rapiécé de bouts de tissus dépareillés, il marchait sans aucun but précis. Ce n’était pas la première fois qu’il errait dans l’obscurité avec pour seule compagnie les oiseaux nocturnes, les chiens errants et les ombres malveillantes. C’était ainsi depuis sa naissance. Orphelin de père et de mère, il avait grandi à Port-au-Prince et avait été élevé par sa grand-mère frustrée et aigrie contre la vie; il avait connu tout sauf le bonheur. Pour y parvenir il avait tout essayé : Dieu, celui disait-on qui vivait dans les cieux, le hougan ou prêtre vodou qui à court d’idées et de sortilèges l’avait chassé de son péristile*, dévaliser une banque dans la capitale mais il s’était retrouvé en prison pour seize mois. Rien ne lui avait été jusqu’à présent d’aucun secours. Depuis combien de temps menait-il cette vie misérable? Au fait, quel âge avait-il au juste? Personne ne le savait, pas même lui d’ailleurs. Il était sans racines, pas d’acte de naissance notarié ni d’extraits d’archives. Il n’existait pas pour personne. Nul ne le remarquait : pas mêmes les chiens errants qui se dévoraient pour un os desséché qui le mordaient au passage puis continuaient leur chemin sans embuches, ni ces gens qui gesticulaient fébrilement en pleine conversation qui le heurtaient de plein fouet et s’avançaient sans se soucier de lui. Vous comprenez pourquoi j’insiste sur le fait qu’il n’existait pas? Cependant cette nuit-là, l’ambiance et le décor environnant étaient différents des autres nuits. La lune ronde argentée et nacrée éclairait son chemin, luisait les feuilles des arbres et portait une couronne d’étoiles. Tijan ne pressa pas le pas. Personne ne l’attendait et il était sans domicile fixe. Il prenait tout son temps pour admirer ce magnifique spectacle que lui offrait la nature qu’il n’avait pas la chance d’admirer tous les soirs. La vie diurne semblait se prolonger, profitant elle aussi de ce cadeau inespéré de la nature capricieuse. Soudainement, un cri strident retentit dans le boisé brisant par le fait même la magie de cette nuit qui se voulait mémorable. Le bruit se répéta  plusieurs fois mais il perdit de l’amplitude puis il mourut : c’était une voix féminine horrifiée transformée par la douleur ou l’horreur, ou même les deux, en cri de bête traquée. Sans savoir où il allait, Tijan courut vers la direction des cris. Dans sa course éperdue, il perdit ce qu’il lui restait de ses bottes et il ne sentit même pas les cailloux tranchant qui lui coupaient la plante des pieds au passage. Arrivé à proximité de l’endroit, le spectacle qui s’offrait à ses yeux lui coupa le souffle. Un grand homme noir aux mâchoires carrées avec une carrure athlétique était debout près le tronc d’un arbre à moitié déraciné, un cœur humain ensanglanté serré dans son poing gauche et un poignard noirci dans l’autre main. Un sourire narquois planait sur ses lèvres qui révélaient des dents blanches qui tranchaient sur la noirceur de sa peau d’ébène. Le corps d’une femme gisait à ses pieds dans une marre de sang qui se commençait à se figer et dégageait une odeur crue de chair fraîche découpée, d’autant plus que la poitrine du corps inerte était visiblement ouverte jusqu’au nombril. Stupéfié et terrorisé, Tijan voulut s’enfuir mais la peur amplifiée par l’horreur de la situation paralysait ses quatre membres, ses pieds refusaient de se plier à ses ordres. Il fut soudain secoué de tremblements nerveux qui attirèrent inopinément le regard de l’assassin vers sa direction. La tête remplie de ces images d’horreur et l’estomac remonté en boule dans sa poitrine où son cœur menaçait de cesser de battre faute d’aller plus vite, il prit ses jambes à son cou pour se fondre dans la verdure sombre du boisé. À peine quelques mètres franchis, il sentit un poids lourd s’abattre sur lui, le faisant tomber en lui bloquant ses membres inférieurs. Il pouvait à peine respirer car l’homme avec une aisance incroyable l’avait plaqué contre le sol terreux pour le maintenir fermement immobile. Sans retrouver aucune résistance, il le ramena sur la scène de crime. Lorsqu’il retourna Tijan vers lui, l’homme avait le regard dur, les sourcils froncés et semblait être très contrarié. Avec un simple mouvement des avant-bras, il réussit à le mettre debout en l’agrippant par le collet de sa chemise sale. Malgré ses couinements et ses larmes, il ne le ménagea pas.
-Que fais-tu ici? Aboya t-il.
     N’obtenant aucune réponse. Il martela sa question en créole. Tijan entrouvrit les lèvres pour répondre mais aucun son ne sortit. Alors l’homme le secoua comme un manguier duquel il voudrait faire tomber ses mangues. C’était à grande peine que le jeune homme tenta de ne pas vomir. Deux longues minutes s’écoulèrent durant lesquelles l’assassin le scrutait avec son regard acéré comme s’il tentait de sonder son âme.
-Je rentrais... chez... moi, balbutia t-il finalement dans la même langue.
     La réponse ne parut pas satisfaire son interlocuteur qui resserra son étreinte. Il ricana toujours en créole :
-Un simple coup d’œil suffit pour comprendre que tu es quelqu’un qui compte dormir à la belle étoile. Tu n’as aucun chez toi.
       Tijan, pris au dépourvu, baissa les yeux penauds.
-Étant donné que tu as vu la scène, tu es automatiquement devenu mon complice.
       Ignorant son regard horrifié, l’homme poursuit :
-Dans cette optique, il me parait juste que tu connaisses toute l’histoire. Tu vois cette femme? Demanda t-il en désignant le corps ensanglanté dans une marre de sang maintenant noirâtre. C’était ma maitresse : une belle femme je l’avoue mais sa langue était trop pendante. Tu parais surpris quand je parle d’elle en tant que maitresse. Je suis marié mon petit; je ne pouvais pas me permettre de la laisser compromettre mon mariage, surtout pas avec ma position sociale. Mais tu sais, une femme de ce genre devient insatiable et ne se contente pas de mots d’amour, de caresses ni d’argent. Avec elle, on ne sait plus à quel saint se vouer. Même Dieu ne vous écoute plus alors on choisit le camp adverse. Puis il arriva ce qui devait arriver : j’ai fait un pacte avec les ténèbres et pour le sceller, je devais faire un sacrifice humain. Elle en a fait les frais.
       Il prit une pause et semblait réfléchir. Tijan, les yeux rouges et exorbités, tremblait toujours comme une feuille. L’homme reprit en lui mettant la lame de couteau sous la gorge :
-Tu es élément gênant parce que tu as été témoin de la scène. Je ne peux pas modifier mon plan et te supprimer. Tiens, ajouta t-il en lui remettant un énorme trousseau de clé. Ce sont les clefs de ma maison à Morne Calvaire*, dans les vallées après Pétion-Ville. Tu y trouveras tout ce dont tu as toujours rêvé. La moitié de mes biens se retrouve là-bas. Ne t’inquiète pas car tu n’es pas prêt de me revoir. Profites-en largement car tout est éphémère mon ami,
     Sur ces mots, il le relâcha puis s’engouffra dans les bois avec le corps mutilé qu’il avait pris soin d’envelopper dans une bâche.

           Cette nuit-là, Tijan ne parvint pas à dormir. Il ne pouvait pas le pauvre var la scène d’épouvante dont il avait été témoin se déroulait comme un mauvais film sans fin dans son cerveau encore en état de choc : les cris bestiaux, le corps mutilé baignant dans une marre de sang et le sourire triomphant de son assassin qui avait été son amant. Ajouté à cela la voix de l’home martelant son offre contre son silence retentissait sans cesse dans ses oreilles bourdonnantes, Tijan voulait croire qu’il avait fait un affreux cauchemar mais la froideur du trousseau de clefs entre ses doigts fébriles affirmait le contraire. Aussi, il passa la nuit assis dans une vase boueuse, le dos contre le tronc d’un arbre mort, ses grands yeux hangars farfouillant dans la nuit en quête de vaines réponses.
           Avant le lever du soleil, il prit sa décision : après s’être fait une toilette sommaire dans une fontaine publique crasseuse, il se rendit à pieds à Morne Calvaire. C’était une longue distance d’au moins dix km qu’il parcourut à pieds, n’ayant pas les moyens de payer le transport public. À son passage, les gens plus nantis sont surpris de voir un jeune inconnu à demi-vêtu dans ce cartier aisé résidentiel. Certains d’entre eux le toisaient en émettant des commentaires peu élogieux à son égard, d’autres n’osaient même pas le regarder et pressaient le pas pour s’éloigner de lui comme s’il avait la peste. Tijan ne se découragea pas. Il suivit l’itinéraire qui devait le mener jusqu’à l’adresse inscrite sur le trousseau de clefs. Une vingtaine de minutes plus tard, trempé de sueur, assoiffé et les pieds en feu, il sonna à la porte imposante d’une grande maison dissimulée au fond d’une longue cour dissimulée par une rangée de pins taillée et des haies fleuries soigneusement entretenues. La porte s’ouvrit sur une femme du troisième âge avec le visage buriné, creusé de plusieurs rides répondit qui le dévisageait d’un air hautain et d’un regard froid. Elle le scruta minutieusement de la tête aux pieds. Tijan, mal à l’aise et dérouté, lui tendit le trousseau de clefs sans prononcer le moindre. Réaction qui lui glaça le sang, la vielle femme sourit avec un rictus sur les lèvres de manière inattendue.  Sans un mot, elle l’introduit dans la maison. Devant l’étalage des grandes pièces luxueuses et meublées qui défilaient devant ses yeux, Tijan resta abasourdi. Voyant sa stupeur, l’expression de la vieille gouvernante s’adoucit avant qu’elle le prenne par le bras pour le guider vers un escalier en colimaçon qui menait à l’étage supérieur. Les chambres dégageaient une ambiance  luxueuse et confortable presque honteuse qui dépassaient tout ce qu’il avait imaginé. Tantine, ainsi se nommait la gouvernante, lui montra la chambre des maitres où il s’installa. Après des explications brèves d’une voix grave et ferme, Tantine tourna les talons en lui disant que le déjeuner serait servi à dix heures. Pour la première fois de sa vie, Tijan s’offrit un bain moussant parfumé d’huiles essentielles digne des rois comme dans un conte des milles et une nuits. Pour la première fois de sa vie, il prenait plaisir à se baigner cacher dans une vraie salle de bain, loin des regards inquisiteurs de badauds ou de sans-abris tels que lui. Une heure plus tard, il descendit à la salle à manger vêtu d’un peignoir de soie noir, chaussé de sandales de cuir. Il sentait la lotion après rasage; c’était à peine s’il avait reconnu son image dans les multiples miroirs dans la salle de bain. La cuisinière, une dame au teint basané et le visage souriant l’invita à prendre place à une table majestueuse garnie de victuailles alléchantes : une omelette épicée avec des morceaux de saucisse, des pommes de terre fournées accompagnées de lard fumé et une salade verte. Trop content de cet étrange coup du destin, il mangea copieusement puis songea à explorer davantage la maison plus tard.
            En fin d’après-midi, un monsieur en complet-cravate vint le rendre visite. Tijan était dans sa chambre à ce moment-là entrain d’essayer les vêtements dignes d’un magazine de mode mis à sa disposition dans la garde de robe; Tantine vint lui annoncer qu’un visiteur l’attendait au rez-de-chaussée. Commençant à s’habituer à ces rebondissements, il rejoint posément la personne en question en chemise en manche courte Lacoste, pantalon habillé noir et chaussures vernies. L’homme s’était confortablement installé au salon pour fumer un gros cigare cubain. Son regard s’éclaira dès qu’il vit Tijan.
-Jean mon ami tu es d’un chic! S’exclama t-il émerveillé. Tu viens toujours au gala de bienfaisance à l’hôtel Montana?
-Je te demande de m’excuser Paul mais cela m’est complètement sorti de la tête avec tout le travail que je gérais cette semaine.
   Cette fois-ci, ce fut le comble de l’ahurissement : lui qui n’avait jamais prononcé le moindre mot français correctement dans sa vie, il s’exprimait impeccablement dans la langue de Shakespeare et de Molière. Pire encore, il se sentait parfaitement à l’aise dans son nouveau rôle d’homme d’affaire fortuné comme s’il en avait toujours été ainsi toute sa vie. Cet inconnu qui se disait son ami semblait vraisemblablement l’accepter.
-Allons donc! Reprit le dénommé Paul Monestime. Tu risques de briller par ton absence. Sans parler de la ravissante Lyse Beaubrun qui sera des nôtres.
-Je vais prendre une veste, consentit Jean.
        Les deux hommes se rendirent à l’hôtel Montana, situé dans le quartier huppé de Pétion-ville; la salle de réception était bondée et l’atmosphère était très festive. Pour la première fois dans son rôle d’homme riche, monsieur Jean Larochelle -car les gens l’appelaient ainsi au passage pour le saluer chaleureusement- se sentait mal à l’aise. Il l’avoua à son ami qui répondit dans un rire bruyant :
-Tu n’as jamais aimé les endroits grouillés de monde.
      Alors se contenta de répondre poliment mais laconiquement aux personnes qui l’interpelèrent avant de balayer la pièce environnante d’un regard inquisiteur. Des personnes, verres de vin ou de champagne, verre de bière en mains, bavardaient debout à voix contrôlée, magnifiquement vêtus avec un sourire pourfendant leur visage noble; certaines étaient confortablement installées dans des fauteuils placés de manière stratégique pour favoriser la discussion. Des couples dansaient sur une piste de dance installée au milieu de la pièce éclairée par une lumière tamisée et des minis projecteurs multicolores pour créer une ambiance de discothèque. Malgré tout cela, les gens semblaient mesurer leurs faits et gestes comme pour respecter un protocole social qui était approuvé par tous et chacun. Son regard qui continuait à se promener sur ce beau monde impersonnel s’arrêta tout à coup sur une silhouette brune voluptueuse enveloppée dans une robe fourreau avec un décolleté révélateur. La blancheur de ses dents tranchait sur ses lèvres soulignées par un délicieux rouge carmin, ses cheveux ondulés étaient remontés gracieusement en un chignon lâche qui faisait ressortir ses pommettes. Elle était métisse car son teint était d’une couleur café au lait qui rappelait également une pêche jaune délicieuse. Sa robe lui allait comme un gant, sa beauté audacieuse était à damner un saint. Ses yeux noisette en demi lune bordés de longs cils étaient renforcés par du mascara et son petit nez busqué rehaussait son visage ovale qui captait toute l’attention de Jean. Son regard croisa le sien avant de l’encourager  de venir la retrouver d’un geste gracieux de la main libre de sa coupe de champagne entamé. Il comprit tout de suite qu’il s’agissait de la sulfureuse Lyse Beaubrun. Avec une maitrise inattendue dépourvue de la gêne qui l’avait dominé une partie de la soirée, le jeune homme l’aborda. Elle semblait subjuguer par son charisme et riait délicieusement à chacun de ses anecdotes. Ils s’installèrent sur une table pour deux dans la salle de réception et ne se quittèrent plus de la soirée jusqu’à la tombée de la nuit...

          Depuis lors, les deux tourtereaux ne se quittèrent plus : monsieur Jean Larochelle et mademoiselle Lyse Beaubrun se fréquentaient dans le tout le sens du terme. Ils étaient l’un des couples les plus enviés de la bourgeoisie port-au-princienne* tandis que dans les salons, certaines mauvaises langues disaient qu’il s’agissait d’une relation socioéconomique basée sur des intérêts communs. Le couple multipliait les tête-à-tête, les escapades en amoureux et les sorties mondaines. Ce fut ainsi durant plusieurs semaines qui s’échelonnèrent sur des mois... jusqu’au jour où Lyse lui fait prendre connaissance d’une enveloppe dans laquelle se retrouvait un résultat d’un test médical, plus précisément un test de grossesse ainsi que la photo d’une échographie. Jean fut dans tous ses états ne sachant pas trop comment réagir à une pareille nouvelle, ce qui provoqua la colère noire de Lyse. Sa dulcinée proféra des menaces grossières, s’agitait dans tous les sens, les cheveux ébouriffés et les yeux injectés de sang. Elle cassait quelques objets au passage en visant tant bien que mal son interlocuteur qui sentait le plancher rompre sous ses pieds. À cet instant, elle n’avait rien de la gracieuse Lyse Beaubrun mais d’une Lyse « Beaudiable », diablesse à la beauté fatale qui se déchainait de toute la force de sa rage. Néanmoins, elle se calma aussi promptement lorsque Jean eu le cran de prononcer ces mots, craignant le pire :
-Je vais t’épouser.
    Pour toute réponse, la jeune femme sourit à travers ses larmes et se jeta à son cou tandis que le petit être qui grandissait en elle semblait vouloir faire sentir sa présence dans leur étreinte par des mouvements discrets, presqu’imperceptibles.
           
              Les deux tourtereaux se marièrent en grande pompe à l’église catholique Saint-Pierre de Pétion-Ville. Les invités étaient très nombreux pour l’occasion sans compter les badauds et les curieux qui observaient depuis la place publique en face de l’église qui portait le même nom. Une rangée de luxueuses voitures bordait chaque côté de la rue, provoquant un embouteillage monstre parmi la foule de curieux combinée aux marchands ambulants qui criaient à pleins poumons des slogans vantant les bienfaits de leur marchandise.  Le couple nouvellement marié s’offrit comme voyage de noces une croisière de 8 semaines en Europe. Jean s’inquiétait à propos de santé de sa femme Lyse qui montrait chaque jour une facette nouvelle de sa personnalité : elle était devenue susceptible pouvant aller jusqu’à des colères très foudroyante que Jean excusait malgré lui les mettant sur les causes de la grossesse bien qu’elle semblait l’oublier. Elle ne ménageait pas les boissons alcoolisées prétextant que les spiritueux étaient inoffensifs. Et comme si cela ne suffisait pas, lorsqu’elle était disons très euphorique, elle courtisait ouvertement d’autres hommes en présence de son bienaimé sans se soucier un instant de la réaction de son mari. De tout façon, que pouvait-il étant donné qu’il était obnubilé par l’emprise que Lyse avait sur lui : il vivait une vie qu’il croyait qu’il ne ferait qu’en rêver. Aussi, il se plia aux ses quatre volontés comme pour payer le prix de cette existence parallèle à son ancienne vie.
              À leur  retour dans leur maison résidentielle à Morne Calvaire, madame Beaubrun Larochelle donna au nom du couple une somptueuse réception à laquelle furent convier plusieurs personnalités importantes de la classe d’affaires et politiques haïtiennes : champagnes et spiritueux coulèrent à flot, buffet à volonté et cadeaux surprises aux invités. Jean Larochelle se sentit gonfler à bloc autant que sa popularité sur la scène socioéconomique augmenta. Quant à Lyse, à son insu bien évidemment, elle laissa libre cours à ses pulsions. Elle multiplia ses liaisons auprès la gente masculine. Sa dernière conquête était le fameux Paul Monestime envers qui elle semblait avoir plus que de l’affection. Tantine, la vieille gouvernante, s’amusait de tout ce cirque qui montrait la dimension humaine à son plus bas niveau. Elle connaissait plus que quiconque la vie sécrète de la maitresse de maison et l’histoire mystérieuse de cette résidence. Son silence était bien payé : ses enfants ainsi que ses sept petits-enfants fréquentaient tous des écoles privées et avaient un avenir prometteur au frais du maitre que personne ne voyait jamais.
       Jean et Paul étaient devenus deux amis inséparables; ils travaillaient pour la même compagnie et partageaient les mêmes cercles sociaux. Aussi Paul gardait les secrets intimes de Jean sans pour autant avouer les tiens. En effet, Jean avait une maitresse qui s’appelait Cassandra Desmangles qui lui apportait l’attention, l’affection et les délices que sa dulcinée ne lui donnaient plus. Paul avait poussé l’audace plus loin en lui rappelant que les hommes d’affaires avaient tous deux femmes : une épouse respectable pour les salons de la société haïtienne et une maitresse sulfureuse en catimini. Lorsque Jean passait ses journées dehors prétextant être retenu par le boulot, Paul lui filait à Morne Calvaire...

                   Six mois plus tard, Lyse et Jean accueillirent deux nouveau-nés dans la maisonnée. Évidemment, Paul se vit offrir le privilège d’être le parrain des deux garçons et plus encore, il participait activement dans leur vie familiale. Au lieu de vivre harmonieusement, la vie de couple de Jean commençait à devenir un enfer : Lyse s’occupait à peine de ses enfants qu’une nourrice prenait sous son aile, elle avait plus de crises d’hystérie que des sourires. Au fil du temps, Paul se sépara de sa femme et supplia son fidèle ami au nom de leur amitié de l’héberger en rappel des nombreuses chambres vacantes. Il emménagea chez eux et depuis une sorte de trêve semblait régner dans la maison. Le couple et le fidèle ami s’entendirent très bien sans parler des enfants qui grandissaient à vue d’œil. Comme l’histoire était peu commune, il fut important de souligner que les deux garçons bien que jumeaux ressemblaient étrangement l’un à Jean et l’autre à...Paul, l’ami-frère et parrain. Lyse semblait être redevenue la femme douce et attentionnée auprès de Jean tandis que la nuit une fois l’autre endormi, elle partageait la couche de Paul. Elle tomba de nouveau enceinte mais se fit avorter secrètement sans attendre étant donné qu’il ne faisait aucun doute que l’enfant était le fruit de son aventure avec le meilleur ami de son mari.
             La vie commençait à devenir impossible entre eux trois. Un sot ne restait jamais dans l’ignorance indéfiniment. En effet, Jean commençait à avoir des soupçons. D’autant plus, qu’il est tombé par inadvertance sur un test de paternité ou du mois ce qui en reste : car la personne qui voulait le détruire l’a passé dans la déchiqueteuse mais il est resté coincé entre les lames de la machines. Ce fut ce hasard du destin qui le fit découvrir cette nouvelle choc : ses deux jumeaux en l’occurrence ce qu’il croyait jusqu’à présent étaient en fait deux frères issus de cellules sexuelles hétérozygote. Plus il parcourait la feuille qui tremblait entre ses doigts, il apprit que les garçon avait deux pères distinctes, lui et...Paul Monestime. Son cœur se serra et un sentiment étrange lui coupa son souffle, une violente impression de haute trahison le frappa de plein fouet. Il s’exhorta au calme pour trouver une stratégie pour coincer ces deux scélérats. Il garda donc le silence et ne fut aucune allusion à sa découverte. Un plan machiavélique commençait à se forger dans son esprit tourmenté et sa fierté masculine trahie. Prétextant un voyage d’affaires à Jacmel, une ville au Sud-Est du pays, il s’absenta quatre jours. La nuit du cinquième jour, il revint discrètement chez lui. Il était attendu au bout de sept jours par le fait même personne ne se douterait de le voir si tôt : le personnel était parti pour la fin de semaine et les occupants de la maison étaient sensés dormir dans leur chambre respective. Muni d’une lampe de poche et un couteau de chasse dans sa gaine cachée glisser dans la ceinture de son pantalon, il avança à pas feutrés vers la chambre d’invités où s’était installé Paul. Il ouvrit lentement la porte qui heureusement ne grinça pas. Il les surprit en plein d’ébats sexuels loin de se douter d’être épiés par un témoin gênant. La rage fit bourdonner ses oreilles et son orgueil masculin blessé étouffa le peu de raison qui lui restait. Arrivé tout près du lit, il sortit le couteau de son écrin qui glissa sans bruit sur le plancher puis alluma la lampe de poche qui balaya les amants d’une lumière crue presqu’indécente. Lyse avait les yeux exorbités, les traits figés et les cheveux en bataille. Paul encore sous le choc ne disait pas un mot et cachait le corps nu de Lyse. Jean, sans la moindre hésitation, s’abattit sur ce dernier et lui asséna plusieurs coups de couteau sans viser un endroit particulier. Le sang giclait sur lui, sur sa femme infidèle puis ruisselait sur les draps en désordre jusqu’au plancher. Lorsque Paul expia, Jean s’arrêta net. Lyse n’avait même pas crié, elle s’était contentée d’observer la saine avec effroi en perdant ses couleurs. De longues minutes passèrent durant lesquelles femme infidèle et mari cocu se jaugèrent d’une manière hautaine et haineuse. Elle lança enfin d’une voix dénouée d’émotions :
-Que vas-tu faire de son corps?
    Il se contenta de la fusiller du regard. Ses doigts tremblaient sur la lame souillée qui désirerait de se planter dans ce ventre plat rempli du liquide du péché. Il ne se résolut pas à la tuer; il avait déjà une mort sur sa conscience. D’un mouvement instinctif, il la gifla violemment jusqu’à la faire tomber au bas du lit. Contre toute attente, celle-ci éclata de rire, un rire guttural presqu’hystérique. Il répéta son geste, elle rit de plus belle sans pouvoir s’arrêter. Agacé, il l’agrippa par les cheveux pour la trainer dans le vestibule jusqu’à leur chambre où il la somma en jurant grossièrement de se vêtir.
       Le lendemain, après une nuit blanche, Lyse fit ses bagages sans dire un mot, prit l’un de ces garçons, plus précisément celui qui ressemblait au défunt puis quitta la maison sans un regard en arrière. Jean n’avait pas dit un mot non plus. Il savait en lui-même que ce meurtre passionnel allait changer le reste de sa vie. Des frissons nerveux le parcoururent l’échine lorsque la vérité le frappa de plein fois : sept ans exactement après avoir témoin d’un meurtre similaire, il était devenu lui-même un assassin, un être sordide comme celui qui lui avait imposé ce pacte diabolique. Après le départ de sa future ex-femme et du fils du défunt, il se rappela brusquement que la chambre d’invités regorgeait de preuves incriminantes. Il faillit faire une crise cardiaque lorsqu’il ouvrit la porte : le corps avait disparu, aucune trace de sang ni même le couteau, le lit avait été refait. La pièce était impeccable! Comme dans un rêve, il courut comme un fou et fouilla tous les recoins de la maison en vain. Il tenta de rejoindre Lyse Beaubrun sur son téléphone portable mais une voix métallique l’informa quand le numéro n’existait pas. Encore très secoué, il ne sortit plus à l’extérieur pendant une semaine. Entretemps, un phénomène étrange se produisit : son fils devint poilu, très poilu, à l’origine avec un teint pâle se noircit. Il ne parlait plus, ne se lavait plus et il ne mangeait plus. Un mois plus tard, il se transforma en cabri*. Terrassé par le remords, le doute et l’horreur, Jean devint complètement fou. Tantine ne se préoccupait pas de lui, elle continuait à s’occuper les tâches domestiques comme si rien n’avait changé. Le mois suivant, un soir de pleine lune, un homme frappa à la porte, Jean terrifié et paniqué, reconnut sans peine l’assassin qui lui avait donné la moitié de sa fortune contre son silence sept ans plus tôt.
-Le contrat est rempli, lui annonça t-il d’une voix égale. Il n’y a rien qui te retient ici.
        À ces mots glacés, tel que Cendrillon avec les douze coups de minuit, Jean se retrouva couvert de haillons comme autrefois. Il ne prit que son cabri pour quitter la maison. Il s’enfuit de Morne Calvaire et ne revint jamais...

*
           L’autre jour, je suis passée sur la place Saint-Pierre à Pétion-Ville quand je suis tombée sur un vieillard crasseux et couvert de haillons, croupi avec un bol en aluminium rouillé avec un  cabri tremblotant qui semblait aussi vieux que son maître. L’homme semblait fou car il répétait inlassablement les mêmes phrases : « ne vous fiez pas aux biens matériels... les biens acquis par des actions mauvaises... Tout est éphémère, tout se paie, tout se paie... ». Puis étrangement, le vieux cabri martelait le sol poussiéreux quatre à cinq fois comme pour approuver les dires de son maître. Folie ou pas, le vieillard avait bien raison : tout bien mal acquis n’augurait rien de bon, quand bien même il procurait de la joie ou de l’extase, ce serait éphémère.


FIN
      


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